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Christine Labroche
ConcertoNet.com, January 2014

Directeur artistique et chef principal de l’Orchestre philharmonique de Tampere de 2009 à 2013, c’est à la tête de cette phalange que Hannu Lintu poursuit son exploration de l’œuvre de Georges Enesco (1881–1955), avec un second programme qui comporte, comme le premier, une symphonie des années 1910 et une pièce orchestrale plus tardive. Une nouvelle fois, il privilégie le relief orchestral et le fin détail instrumental au cœur de la riche polyphonie complexe des orchestrations d’Enesco, sur la densité opulente plus massive de certaines interprétations telles, pour les Symphonies, par exemple, celles de Guennadi Rojdestvenski.

L’Ouverture de concert date de 1948, une période aux événements tumultueux qui empêchaient Enesco de retourner dans son pays et c’est peut-être l’éloignement qui imposa à lui le caractère populaire roumain de la composition, obtenu par les modes choisis et les thèmes élaborés. La manière directe des deux Rhapsodies roumaines de sa jeunesse s’élève ici à une savante création oblique, les sonorités pénétrées de fragrances roumaines grâce à une riche exploitation abstraite de connaissances patrimoniales profondément ancrées. Les grands thèmes légèrement orientalisants, le premier d’abord léger et alerte, le second souple et sinueux, s’assombrissent, basculant dans une puissante révolté presque tragique, les multiples climats entrecoupés par un troisième thème, une doïna mélancolique à l’instrumentation plus restreinte, qui propose de délicats interludes lumineux et transparents, sa dernière apparition faisant place au tutti et au drame de la fracassante conclusion.

Certains disent que les trois mouvements de l’énigmatique Troisième Symphonie (1916–1918) représentent, à la manière de Liszt ou de Dante, les trois concepts de l’enfer, du purgatoire et du paradis et l’enchaînement d’épisodes d’humeurs variées peut y prêter quelque crédit, le troisième mouvement apaisé en particulier où s’ajoutent au grand orchestre avec piano un orgue et les vocalises d’un chœur d’impact céleste. Les deux premiers mouvements affichent moins nettement une appartenance à l’un ou l’autre des deux premiers domaines, se distinguant bien plus précisément par le raffinement rythmique et par les différents styles des extraordinaires transformations thématiques que par une simple évocation d’une fureur diabolique ou des errances de l’âme. Le kaléidoscope du premier mouvement peut à la grande rigueur suggérer un enfer sur terre mêlé de douceurs récurrentes mais le deuxième, aux allures entrecroisées de scherzo fantasque et de marche plus destructrice que vagabonde, apporte une pointe d’ironie à la limite par moments du grotesque. Le troisième mouvement affirme les intentions cycliques du compositeur dans un entrelacs de thèmes développés, fragmentés ou empilés qui apporte, malgré la complexité, un sentiment intense de calme infini.

Hannu Lintu travaille avec pénétration et avec une admirable clarté le détail de l’orchestration polyphonique et parfois hétérophonique d’Enesco. Les strates pleines aux empilements de couleurs cuivrées ou opalines gardent un précieux relief, cédant la place par intermittence à des textures chambristes finement translucides dominées à l’occasion par un instrument soliste, le piano, la flûte ou, in fine, un violon éloquent. Les vocalises du chœur sont traitées comme une partie intégrante de l’orchestre, ajoutant un timbre parmi les autres à l’obscure clarté de ce Lento, ma non troppo final. La musicalité et l’adresse de l’Orchestre philharmonique de Tampere sous la puissante baguette énergique et rassembleuse de Lintu défendent bien cette œuvre intrigante à la modernité sous-jacente, l’engagement de tous au service de sa riche intériorité mystérieuse.

Recherché et profondément apprécié dans son pays, son renom international en pleine expansion, Hannu Lintu est actuellement le chef principal de l’Orchestre symphonique de la Radio finlandaise. © 2014 ConcertoNet.com





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