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Sylviane Falcinelli
www.falcinelli.org, June 2015

La magie de l’orchestration opère dès les premiers instants. Laissez-vous draper dans les souples soieries dont vous enveloppe Kaija Saariaho, qui traite les sons avec la malléabilité des tissus les plus fluides. La parure orchestrale révèle une autre dimension des Quatre Instants (2002), initialement écrits pour soprano et piano : la profondeur du premier s’en trouve mise en perspective, le deuxième s’enrichit d’une palette somptueuse, les soyeux glissandi de cordes et les touches colorées du hautbois entourent la voix sensuellement langoureuse du troisième, le prolongement musical joue le rôle de dévoilement des souvenirs ravivant la flamme des sens dans le quatrième. Karen Vourc’h distille une admirable expressivité, qui la conduit à privilégier plutôt les jeux de timbres de son flexible organe que la diction proprement dite. Elle se montre plus dramatique que Karita Mattila, première interprète de l’œuvre, qui se laissait trop aller au “beau chant”. Prenons par exemple Douleur, avec son refrain halluciné « Le remords me brûle » : la cantatrice doit être en proie à la possession, jusqu’au cri (qui n’est jamais anti-vocal), et non s’écouter chanter; je garde un souvenir ému, au concert des élèves de l’Académie Francis Poulenc dirigée par François Le Roux, de la jeune Barbara Paterson transportant le public par la transe qui l’habitait en cette pièce. Il faut par ailleurs bien de la conviction pour ne pas faillir face au texte du quatrième morceau : Kaija Saariaho ayant demandé un poème supplémentaire à son collaborateur favori, Amin Maalouf, l’écrivain ne se fatigua point et produisit un récapitulatif des trois précédents, en repiquant le plus platement du monde une phrase par-ci, une phrase par-là! L’intelligence de Karen Vourc’h consiste à livrer les états que suggère puissamment la musique de Kaija Saariaho afin de surmonter les banalités émaillant les textes. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avait été mené à des sommets par Marc Albrecht (on se souvient de Gurre-Lieder saisissants à Paris); son nouveau chef (depuis 2012), le Slovène Marko Letonja, rebondit sur ces acquis et transcende les couleurs envoûtantes de la compositrice.

La création en 2010 à Lyon du monodrame Émilie, d’après les derniers jours d’Émilie du Châtelet (1706–1749) qu’une grossesse tardive va mener à sa fin tandis qu’elle achève sa fameuse traduction des Principia Mathematica d’Isaac Newton, ne s’était point soldée par le succès escompté… notamment par l’inspiratrice de l’œuvre, Karita Mattila encore une fois. Karen Vourc’h acheva la tournée sur les scènes européennes, et Kaija Saariaho tira de sa partition trois moments de déclamation (réorchestrés sans l’électronique, qui à dire vrai n’apportait pas grand-chose, mais en maintenant le clavecin évocateur du XVIIIème siècle) entrecoupés de deux Interludes orchestraux, destinés au concert. C’était la meilleure solution car le monodrame donnait plus l’impression d’une belle succession de mélodies que de théâtre, et on savoure mieux sous forme de suite ces « Parfums de l’instant » (pour emprunter au titre de la troisième pièce du cycle précédent) que dans la continuité scénique qui finalement desservait leur relief musical. Karen Vourc’h fait merveille et c’est un bien grand mérite que de ne pas se laisser entraver par le boulet qu’impose à l’interprète le livret d’Amin Maalouf : ce texte s’avère assez indéfendable, le style épistolaire (Émilie écrit au père de son enfant) passe mal en musique et à la scène, sans parler des considérations scientifiques bien peu lyriques. Comment voulez-vous mettre en musique et chanter : « La force qui retient la Lune dans son orbite est en raison réciproque du carré de la distance des lieux de la Lune au centre de la Terre » ? Je vous le demande!!! À moins de le tourner en intention satirique, à la manière de Poulenc ou du Ravel de L’Enfant et les sortilèges, ce qui n’est point le propos d’ Émilie. L’angoisse, la hantise de ne pas achever le travail sur le traité de Newton se trouvent mieux rendues par l’orchestre que par la partie vocale, plombée par ce maudit style épistolaire et les citations. L’émotion frémissante du dernier numéro trouve Karen Vourc’h au sommet de son pouvoir émotionnel (et de sa diction ciselée, qui déjoue ici tous les pièges), donnant le sentiment palpable de la vie qui se retire tandis que l’esprit lutte contre un corps défaillant. On devient également plus sensible à la poésie évocatrice des Interludes, en les savourant isolément de leur contexte scénique. L’œuvre a donc gagné à son raccourcissement sous forme de suite… et au changement d’interprète!

Entre les deux œuvres vocales s’insère Terra Memoria (2009), recomposition pour orchestre à cordes d’un précédent quatuor. La science de la compositrice tisse la variété de l’écriture jusqu’à lui faire produire un trompe-l’oreille d’orchestre complet; des solistes se détachent par moments d’ondes impalpables, de bruissements indéterminés, une mer en mouvement masque la profonde logique interne du discours. Là encore, les musiciens strasbourgeois et leur chef se montrent dignes des plus grands éloges.

N’ayez crainte quant à la traduction française du texte très précis du Finlandais Kimmo Korhonen : on la doit à Aleksi Barrière, metteur en scène de son état, mais aussi fils de la compositrice et de Jean-Baptiste Barrière. Quant au directeur artistique et responsable du montage, il n’est pas banal non plus puisqu’il s’agit du violoncelliste Anssi Karttunen, autre fidèle du “cercle” Saariaho. Les prises de son d’Arnaud Houpert et de Denis Fenninger servent les œuvres et les interprètes de manière parfaitement adéquate. © 2015 www.falcinelli.org




Franck Mallet
Classica, April 2015

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