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Sylviane Falcinelli
www.falcinelli.org, June 2015

…vous préparerez à l’écoute des quatre œuvres de Luís Tinoco (né en 1969) en lisant la notice fort analytique de… Marc-André Dalbavie (confraternel hommage d’un compositeur à un autre, mais cela n’excuse pas les « instruments raisonnants » égarés dans la deuxième colonne !) qui ne craint pas de faire étudier des partitions de son collègue portugais à sa classe d’orchestration du CNSM de Paris. Outre l’aisance à créer d’enveloppantes atmosphères avec la plus large palette instrumentale, on retient de ce disque un sens lyrique, par le traitement de la voix et des poèmes, qui explique le succès de Luís Tinoco à la scène. Round time, œuvre purement orchestrale (2002), vous plonge dès le début dans une féérie de scintillement/poudroiement/miroitement, sur des nappes d’où émergent des segments mélodiques, car le cheminement à travers la musique contemporaine portugaise révèle que le sens mélodique n’y est jamais étouffé, quelque vecteur qu’emprunte la modernité esthétique (cela vaut également pour les œuvres incluant l’électronique). Au fil de la partition, des climats de caractères divergents (lacérants, expectatifs, prompts à l’aventure…) se succèdent sans que la très homogène continuité de la composition s’en trouve affectée. Même s’il advient que Luís Tinoco use de formules répétitives (ce que l’on constatera au cours de chacune des œuvres), elles s’infiltrent dans des textures riches et s’abstiennent de verser dans le simplisme des soi-disant “post-modernes” (expression qui n’a étymologiquement pas de sens) et autres néo-tonals que Jean Guillou avait un jour judicieusement rebaptisés les “post-pompiers”.

On regrette cependant que le spectre dynamique auquel peut prétendre Round time ne soit pas restitué dans toute son ampleur. L’Orchestre de la Fondation Gulbenkian—qui ne peut aligner les effectifs de la Philharmonie de Berlin—est-il en cause ? Ou bien la prise de son de Pierre Lavoix qui manque de relief et d’espace, malgré ses qualités d’équilibre entre les plans sonores ? Le chef américain David Alan Miller, musicien sensible, a-t-il la flamme susceptible d’entraîner ses troupes ? La réponse à ce qui nous frustre tient sans doute à un mélange des trois facteurs ? On rêve d’entendre cette musique transcendée par un chef à l’ardeur inspirée. Les Parisiens se souviennent certainement de la création de Cercle intérieur (2012) par l’Orchestre Philharmonique de Radio France (spatialisé) sous la direction de Pascal Rophé : la chaude palette de couleurs à laquelle le formidable travail de Myung Whun Chung a conduit l’orchestre parisien est exactement ce qui convient au style de Luís Tinoco.

… From the Depth of Distance (2008), alterne des poèmes de Walt Whitman et de Fernando Pessoa dans leur langue respective : alors que se superposent nappes de velours orchestral et volubilité des vents, la partie de soprano introduit un geste lyrique dont la vocalité porte bien la marque de sa péninsule d’origine. On pourrait presque distinguer dans cette œuvre de 17 minutes une splendide succession d’airs d’opéras. Elle nous touche par sa chaleureuse humanité, à l’image des deux poètes et du compositeur. La mer creuse précisément, d’un poème à l’autre, la profondeur des distances évoquée par le titre et, cette fois, la touche répétitive se trouve dictée par le vertige obsédant du vers « No mar, no mar, no mar, no mar ». Faut-il voir une incidence fortuite ou un clin d’œil assumé à la source américaine—choisie en hommage au Albany Symphony Orchestra, co-commanditaire de l’œuvre avec l’Orchestre de l’Algarve, dont David Alan Miller est le chef titulaire—dans la fin qui se teinte d’une allusion à Samuel Barber ? La chanteuse portugaise Ana Quitans nous enchante par un timbre lumineux, mais sa diction est plus compréhensible et plus exacte dans sa langue natale qu’en anglais !

Search Songs (2007) se présente comme un recueil de mélodies—ou mieux de courtes scènes dramatiques—avec orchestre, recourant à des poèmes que Fernando Pessoa écrivit en anglais sous le pseudonyme d’Alexander Search (on voit le jeu de mots, d’autant que Pessoa veut dire personne… donc une personne en recherche !). Le sentiment dépressif du premier poème, Towards the end, est rendu par l’impression de deux statismes qui se croisent, à la voix et à l’orchestre, alors qu’en fait, celui-ci oppose une texture nourrie à la soprano qui lance avec puissance des aigus insistants. La Coréenne Yeree Suh, non seulement chante l’anglais avec aisance, mais résiste vaillamment aux exigences de l’œuvre. La troisième mélodie, Sunset Song, chante l’aspiration inassouvie avec une prenante intériorité, et la voix évolue dans les ocres de son médium. Mais pour alterner avec ces sombres climats, deux scènes gogolesques s’intercalent : Justice nous conte une parabole des nez, tandis que The Lip peint un personnage surréaliste réduit à une lèvre ! La verve du compositeur dans la première, l’exubérance comique de la seconde, avec son amusante prosodie soulignée par le rythme des effets d’orchestre, prouvent l’étendue de son sens théâtral. Enfin, Early Fragments réemprunte au système répétitif. Les Chansons du rêveur solitaire (2011) constituent une recomposition de quatre morceaux pour soprano et orchestre extraits d’une vaste cantate qui intégrait de surcroît narrateur, chœur et électronique sur un livret d’Almeida Faria dont le titre se présentait comme une inversion de celui de Jean-Jacques Rousseau : Promenades du Rêveur solitaire. Le premier poème est long ; si les jeux de timbres entre substrat grave de l’orchestre et tintements des percussions-claviers séduisent, le compositeur abuse des formules répétitives. Puis le Rêveur heureux, où le piano mène les vagues colorées se heurtant aux fondations de l’orchestre, provoque l’envol de la chanteuse vers des aigus très lyriques. Le piano s’impose encore parmi les mélanges de percussions qui sous-tendent la tension nerveuse, l’angoisse du « Voyage sans destin » dans lequel s’engage la femme solitaire du troisième poème. Le dernier numéro décrit une arche d’une grande noblesse où l’on distingue des effets de réfraction dans le tournoiement des formules répétitives qui rôdent vers le grave de l’orchestre. La soprano portugaise Raquel Camarinha a encore quelques verdeurs juvéniles dans la voix, mais une compréhension accomplie des poèmes. Les trois partitions vocales confirment l’un des atouts essentiels de Luís Tinoco dans le genre dramatique : son art d’exprimer un texte. Combiné à sa science de l’orchestre, il laisse augurer que les scènes d’opéras l’accueilleront encore à l’avenir.

La très évocatrice illustration—un montage photographique—qui orne la couverture provient de la famille, puisqu’elle est signée João Tinoco. © 2015 www.falcinelli.org





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